Comité Représentatif
de la Communauté Ukrainienne en France

Dossier - Le « soldat Jane », prisonnière de Poutine

Le 16 août 2014
Par Anna Jaillard Chesanovska

Une des première femmes-pilotes de chasse ukrainienne, Nadiya Savtchenko, se retrouve au cœur d’un bras de fer diplomatique. Celle que l'on appelle désormais le "soldat Jane ukrainienne", a été enlevée fin juin par des rebelles pro-russes à l’est de l’Ukraine, alors qu'elle tentait de secourir des blessés pendant sa permission. La vidéo de son interrogatoire a fait le tour du monde et le courage de la jeune femme a fait l'admiration de toute la nation ukrainienne. Début juillet, Nadiya fut transférée dans une prison russe à Voronej où elle est désormais détenue en attente de sont procès. La Russie accuse Nadiya Savtchenko d'être impliquée dans la mort de deux journalistes russes dans l'est de l'Ukraine.

Nadiya Savtchenko s’adresse au peuple russe

On lui a toujours répété que l’armée n’est pas faite pour les femmes

Dans la société slave, encore beaucoup trop machiste, Nadiya Savtchenko s’est battue pour réaliser son rêve – celui de devenir pilote. Elle a dû essuyer trois refus d’intégrer l’Université des Forces Aériennes de Kharkiv avant de pouvoir y accéder et décrocher le précieux sésame : le diplôme de navigateur aérien. Le premier refus était dû à son trop jeune âge, la jeune fille ayant moins de 19 ans. Cependant, une fois l’âge requis atteint, la réponse fût à nouveau « non ».

On lui conseille alors de s’engager dans l’armée, le seul moyen pour une femme d’avoir une chance de faire son entrée dans cette Université d’élite. C’est ainsi que Nadiya intégre un Régiment ferroviaire basé à Kyïv en tant qu’opératrice de communications. Ce métier considéré comme typiquement féminin ne satisfait pas la jeune femme qui cherche d’autres moyens d’intégrer l’armée de l’air. Elle apprend alors qu’un premier bataillon aéromobile contractuel est en train de se former, et tente alors de déposer son dossier. Le seul obstacle, et pas des moindres, – on ne veut pas de femmes. Pour se débarrasser de la jeune fille obstinée, le commandant du bataillon lui pose une condition : elle doit réussir une épreuve identique à celle des hommes – une course de 15 km dans la neige avec un sac à dos de 16 kilos. A la grande surprise de tous, Nadiya réussi et une semaine plus tard, elle rejoint le régiment d’élite. En 2004, Nadiya Savtchenko part servir en Irak et occupe le poste, jusqu’à présent réservé aux hommes, de tireur à bord d’un hélicoptère.

« Les hommes perdent leur virilité dans les situations de force majeure, face aux camarades morts ou gravement blessés, il y en a qui pleurent, d’autres qui vomissent ou tombent dans les pommes, […] il faut être fort psychologiquement et moi j’ai un mental d’acier », - déclare Nadiya lors d’une interview télévisée.

A son retour d’Irak, la jeune femme tente encore une fois d’intégrer l’Université, mais à 24 ans elle dépasse d’une année la limite d’âge. Elle qui ne supporte pas l’échec, sollicite le Ministre de la défense en personne et obtient une dérogation. Première femme admise dans cet établissement d’élite, Nadiya est également la plus âgée et la plus expérimentée de tous ses camarades. Cependant, en dernière année, on explique à Nadiya, qu’en Ukraine, il est interdit aux femmes de piloter des appareils à réaction - elle se spécialise alors comme navigatrice sur l’hélicoptère de combat MI-24.

Même si Nadiya n’aime pas être comparée au soldat Jane, ses ambitions et ses combats ne sont pas très différentes de ceux de l’héroïne du film « A armes égales ». Loin d’être inférieure aux hommes dans ce métier très masculin, elle est capable de travailler autant qu’eux et d’endosser les mêmes responsabilités. Et si on lui pose des questions sur sa vie privée, Nadiya tranche : « Je ne veux pas me marier, ni avoir des enfants. J’ai envie de décider de ma vie », - en continuant : « Pour moi un homme heureux c’est celui qui meurt en faisant ce qu’il aime : c’est quand un surfeur disparait sous une vague, quand un parachutiste n’arrive pas à ouvrir son parachute ou quand un marin disparait en mer. C’est peut-être cruel et horrible, car la plupart rêvent de s’éteindre tranquillement dans leur lit, mais je sais qu’il existe des gens qui préfèrent partir ainsi, et j’en fais partie ».

#FreeSavchenko

Il vaut mieux mourir en Ukraine que de vivre en Russie

Quand la guerre éclate à l’est de l’Ukraine, sans trop hésiter Nadiya Savtchenko prend une permission et s’engage en tant que volontaire dans les rangs du bataillon Aïdar. Le 17 juin, alors que la jeune femme secourait des camarades blessés, elle se fait capturer par des rebelles pro-russes. Le 19 juin, la vidéo de son interrogatoire filmé par une équipe de journalistes russes fait le tour du monde.

Menottée à des barres métalliques, c’est avec un sang froid et une dignité hors du commun que la jeune femme répond aux questions de ses tortionnaires.

  • Si on vous relâche, vous reviendrez ici avec les armes ? - demande une voix de l’autre côté de la caméra.
  • On ne me relâchera pas, on me tuera, et qui plus est, c’est votre gouvernement [russe] qui le fera, répond elle.

Le gouvernement ukrainien engage immédiatement des pourparlers pour libérer « le soldat Jane » que les rebelles accusent de complicité d’assassinat sur des journalistes russes, mortellement blessés lors de combats. La jeune femme nie en bloc des accusations qui ne s’appuient de toute évidence sur aucune preuve concrète. Des données GPS du téléphone portable de Nadiya rendus public par sa défense la situent loin du lieu des faits.

Le congrès mondial ukrainien appelle la communauté internationale à faciliter la libération de la pilote ukrainienne Nadiya Savchenko (en anglais)

Menaces, intimidations, propositions de coopérer avec les services russes : malgré les pressions Nadiya continue à tenir tête à ses geôliers. « Il vaut mieux mourir en Ukraine que de vivre en Russie » lâche la jeune femme.

L’Ukraine toute entière s’engage alors pour libérer Nadiya, mais c’est sa sœur cadette Vira qui remue ciel et terre pour essayer de la sauver. Quand Vira apprend la capture de sa sœur, elle se rend de suite dans le Donbass avec l’espoir de la faire libérer. Le premier reflex de Vira est de composer le numéro de portable de Nadiya. A sa grande surprise, on décroche : « Service de l’abatage des animaux. Je vous écoute » - entonne la voix de l’autre bout du fil. Des tentatives de négociation avec les rebelles s’avèrent vaines, et le 8 juillet on apprend que la jeune femme a été transportée en Russie, un sac sur la tête.

Enfermée dans une chambre d’hôtel à Voronej pendant une semaine, gardée par des hommes armés sans possibilité de sortir, Nadiya Savtchenko a l’interdiction de s’approcher de la fenêtre et de contacter sa famille. Des interrogatoires menés par un inspecteur russe à l’aide d’un détecteur de mensonges et sans présence d’un avocat deviennent le quotidien du jeune officier ukrainien.

Face au scandale international provoqué par le kidnapping et la détention illégale de Nadiya, les autorités russes et la presse pro-gouvernementale ne tardent pas à annoncer qu’elle a fuit l’Ukraine par ses propres moyens et a demandé le statut de refugié en Russie. L’information est démentie par Nadiya en personne, qui écrit une lettre au Consul d’Ukraine en Russie, où elle revient sur les conditions et les détails de sa capture, ainsi que sur son transfert vers la Russie.

Transférée à la prison de Voronej, c’est le 2 juillet qu’une première audience s’ouvre dans l’affaire des journalistes russes assassinés dont on reproche à Nadiya d’avoir fourni la localisation à des snipers ukrainiens. L’instruction de cette affaire s’emble s’appuyer seulement sur des témoignages de rebelles, et l’avocat de la jeune femme dénonce l’acharnement des inspecteurs russes qui tentent de monter un dossier de toutes pièces. La demande d’un interprète en langue ukrainienne formulée par Nadya Savtchenko a été également rejetée par la justice russe alors que de son côté, le juge recourt aux services d’un interprète pour comprendre les propos de la jeune femme. En attendant la prochaine audience fixée pour l’automne, Nadiya reste détenue dans la prison N°3 de Voronej.

Depuis sa capture, l’Ukraine exige la libération de Nadiya Savtchenko, en estimant que son cas témoigne de la violation par la Russie des normes universelles du droit international en matière de droits de l’homme et de libertés fondamentales, ainsi que des traités bilatéraux dans le domaine consulaire. A ce jour, vingt neuf militaires ukrainiens sont détenus illégalement en Russie.

www.000webhost.com